Ce jour-là appartient déjà à demain
par Fred
Je ne suis pas historienne. Je suis juste quelqu'un qui passe peut-être trop de temps devant des documentaires en se demandant comment on en est arrivés là.
Et un jour je me suis posé cette question: pourquoi en 2026, à l'époque où tout le monde a un téléphone dans la poche et des milliers de photos sur son disque dur, est-ce qu'on fait encore appel à un photographe et/ou vidéaste pour son mariage? D'où vient ce besoin? Depuis quand on fait ça?
J'ai tiré le fil. Et comme souvent avec l'histoire, ce qui semblait être une petite question en cachait une bien plus grande: le besoin de laisser une trace, de se souvenir, de transmettre. Ce n'est pas une invention du XXIe siècle. C'est profondément, viscéralement humain. Je ne reviens pas ici sur le début du pourquoi, je vais juste commencer à m’interroger sur la question depuis les débuts de la photo puis parler un peu de mes réflexions personnelles vis-à-vis de mon héritage familial et enfin voir comment j’aborde les mariages personnellement avec cette dimension. Pour la Grande question, je laisse ça aux philosophes et historiens ;)
Suivez-moi, je vous emmène dans mon terrier de lapin. 🐇
Les débuts de la photo et vidéo de mariage
Alors, d'où vient tout ça? Petit voyage dans le temps.
Le daguerréotype et la démocratisation du portrait
Jusqu'au XIXe siècle, seule l'élite pouvait se faire portraiturer en Europe par le biais de la peinture, ce qui était très cher (150 à 300 francs pour un format modeste soit 525 € à 1 050 € d’aujourd'hui).
Le daguerréotype change tout en 1839: pour la première fois, les classes moyennes peuvent fixer leur image durablement sur un support pour un prix relativement inférieur (environ 10 à 20 francs dans les années 1860-1870 pour un format Carte de visite soit 30 à 100€ d’aujourd’hui). Bon ça a mis le temps à vraiment se démocratiser mais comme beaucoup de nouvelles technologies finalement.
Les premières photos de mariage ne cherchaient pas à capturer l'émotion. Elles avaient un rôle social: retranscrire le rang, la respectabilité, la richesse. Pose rigide, regard caméra, expression neutre. “On considère que la première photographie de mariage est celle de la reine Victoria et du prince Albert en tenues de mariés, en 1854”. Ils s'étaient pourtant mariés en 1840, pas ouf pour la spontanéité.
Ici une image du mariage de mes grands parents paternel.
Pour la petite histoire, j’ai appris en parlant de cet article à mon père, qu’ils ont été chez le photographe se faire tirer le portrait et que ma grand-mère a du se mettre sur un tabouret parce que mon grand-père était trop grand, ils ne tenaient pas ensemble sur la photo. 😅
Photo du mariage de mes grands-parents paternel en 1950.
Ce n'est qu'après 1945 que l'amour entre dans le cadre, que les mariés commencent à se regarder, à sourire, à être heureux d'être là.
Le premier mariage retransmis à la télévision
La princesse Margaret escortée par le prince Philip jusqu'à l'autel pour son mariage avec Antony Armstrong-Jones en 1960, premier mariage royal retransmis à la télévision.
Le 6 mai 1960, le mariage de la princesse Margaret à l'abbaye de Westminster est le premier mariage royal retransmis à la télévision. Cela en grande partie grâce à Antony Armstrong-Jones (son mari), photographe, designer et réalisateur. Il voulait rendre cet évènement accessible et moderne. Pour le coup, il ne s’était pas trompé: 300 millions de téléspectateurs rivés à leur écran. C'est la première fois que des millions de gens vivent un mariage sans y être.
L'image animée crée un sentiment d'intimité avec des gens dont on ne savait pas grand-chose avant, une sorte de voyeurisme assumé. Et voilà la saga des mariages royaux lancée dans l'imaginaire collectif comme un événement populaire. Il n'y a qu'à regarder le mariage de Harry et Meghan en 2018, là où je travaillais (une grande entreprise d'objets technologiques bien connue) tout le monde s'est arrêté de travailler pour le regarder.
De la transmission à l'héritage
Photo du mariage de mes grands-parents maternel en 1952
Du coup, depuis quand est-ce devenu indispensable d'avoir un photographe dans les pattes le jour de son mariage?
Les albums photos sont devenus courants dès les années 1900, à une époque où le photographe de mariage était davantage metteur en scène que reporter. C'est surtout après les années 1950 que la pratique s'est vraiment démocratisée, portée par l'arrivée de la couleur. Depuis les années 2000, le numérique a tout changé: le matériel est devenu plus léger, plus mobile et le photographe a glissé vers une approche de photojournalisme, plus proche des gens, plus dans le vif.
Finalement, j'en viens à penser que tout le monde veut immortaliser les moments importants de sa vie. Tout le monde veut laisser une trace, dire "j'étais vivant". La naissance d'un enfant, les fêtes religieuses ou sportives, les réunions de famille. Les mariages font partie intégrante de ce besoin-là. Et on n'imaginerait pas en 2026 de ne pas en avoir de photo ou de vidéo de ce moment, si ?
Ces images ne sont pas que pour vous
Mais tout ça, finalement, pourquoi ça nous touche autant? Peut-être parce que ces images ne nous appartiennent jamais vraiment qu'à nous.
Ce que vos enfants vont regarder un jour
Photo du mariage de mes parents en 1972
Je n'ai pas vu beaucoup de photos du mariage de mes parents parce qu’à l’époque il n’était pas courant de prendre un photographe de mariage, encore moins de vidéaste. Elles ont été prises par des oncles un peu férus de photo, qui avaient le plaisir d’en prendre pour les grands événements familiaux. Mais le peu qu'il y a, je pourrais les regarder pendant des heures. Ma tante qui était encore une petite fille (la petite blonde avec la robe fleurie). Mes grands-parents qui n'étaient que de jeunes parents, qui avaient mon âge! Les voir comme ça, avec leurs émotions, leurs tenues, leurs regards, c'est les imaginer autrement que je ne les ai toujours connus.
Et puis il y a mes parents. Un amour qui n’a pas duré jusque maintenant, dont je n'ai pas été beaucoup témoin dans mon enfance. Mais sur ces photos, il est là. Évident. Et je suis la preuve de ce moment-là, la témoin indirecte d'un bonheur que je n'ai pas vécu mais qui m'a construite. À l'époque de mes parents, on était content d’avoir 10 belles photos de son mariage (argentique et pellicule obligent), on sort aujourd’hui avec plus de 2000 photos d’un mariage (non triées évidemment).
Ces photos ne m'appartiennent pas. Elles ont été prises pour eux. Pourtant, elles sont devenues miennes aussi.
On photographie pour ceux qui ne sont pas encore là
Visite chez mes grand-parents avec une de mes soeur en 2020, elle détestait être prise en photos 😅🩷
Un jour, vos enfants ou même leurs enfants vont tomber sur ces images.
Ils vont voir votre robe et vouloir savoir pourquoi celle-là. Ils vont reconnaître un endroit et demander ce qui s'est passé là. Ils vont voir des visages qu'ils n'ont jamais connus, ou des gens qu'ils connaissent vieux sur des photos où ils étaient jeunes.
Et ça va créer quelque chose. Une curiosité. Un dialogue. Cette chose étrange et attendrissante qu'on ressent quand on réalise que ses propres parents avaient notre âge, qu'ils avaient des doutes, des élans, des émotions aussi fortes que les nôtres. Qu'eux aussi ont été jeunes, amoureux et un peu fous.
Ces images sont un pont entre les générations. On ne le mesure pas le jour du mariage. On ne le mesure que des décennies après.
Une dimension historique
Dossier laissé à ma mère par mon grand-père, nommé “Voilà d’où tu viens, n’oublies jamais”.
J'ai toujours été fascinée par l'idée de savoir d'où je viens. Pas seulement au sens géographique, même si ça joue, mais au sens humain. Qui étaient les gens de qui je découle? Comment vivaient-ils? Qu'ont-ils traversé? Les grandes guerres, les révolutions, les changements de mœurs et de technologies qui ont bouleversé leur quotidien, est-ce qu'ils les ont vécus avec peur, avec espoir, avec résignation?
On a beau avoir l'impression de vivre dans son coin, de mener sa petite vie, tout est lié. Les choix de nos arrière-grands-parents ont façonné ceux de nos grands-parents, qui ont façonné ceux de nos parents, qui nous ont façonnés nous. Et quelque part, votre mariage aujourd'hui s'inscrit dans cette même chaîne.
Finalement, votre journée ne témoigne pas seulement de votre amour. Elle témoigne d'une époque, d'une culture, d'une façon de vivre et de célébrer en 2026. Dans cinquante ans, quelqu'un regardera ces images comme je regarde les documentaires historiques que j'adore: avec cette sensation étrange et merveilleuse de voir des gens vrais, dans leur temps, qui ne savaient pas encore ce qui allait suivre.
C'est presque un travail d'archéologue, finalement. Sauf qu'on n'a pas besoin de creuser pour témoigner.
Ce que ça donne quand on filme un mariage
Voilà pour le contexte. Maintenant, concrètement, comment est-ce que je vis tout ça quand je filme?
Pourquoi je fais ça?
Photo prise de nous trois en 1990. 💜🩷🤎
Avant de devenir vidéaste de mariage, j’ai eu plusieurs vies comme je vous l'ai dit. La première est mon enfance, dernière d’une lignée de 3 filles “expatriées” (j’avais 2 ans quand je suis arrivée en Belgique, autant dire que je n’ai rien vécu d’autre).
La deuxième, je l’associe à ma vingtaine, je me découvrais, j’étais pleine de curiosité, je ne savais pas exactement où j'allais, alors j’ai eu la chance de pouvoir faire ce que j'aimais: du graphisme d'abord et puis ce que je pensais qui allait m’emmener aux portes de Pixar: des effets spéciaux.
La vie en a voulu autrement et aux portes de ma trentaine, il a fallu réellement entrer dans la vie active. Alors je suis devenue vendeuse dans une grande enseigne, puis je suis passée au stock et enfin à la gérance de celui-ci avec des connaissances dans des programmes de logistique obscurs. Pas mal le grand écart non?
Depuis quelques déboires amoureux et professionnels, Mic m’a proposé un jour de venir avec lui sur un mariage, celui de Marie et Michael. On s’était dit “on tente le coup, si je n’ai rien d’exploitable, tant pis, si j’ai, tant mieux”. Avec mon parcours étudiant précédent, ça ne nous paraissait pas idiot, mêler mes connaissances du cinéma avec un cadre plus humain, plus concret. Et finalement j’ai adoré ça, les gens étaient très bienveillants, la journée était intense mais l’ambiance électrique d’une journée si importante pour deux personnes, ça vous porte! L'édition du film c’est un moment que j'apprécie et appréhende beaucoup à la fois. J’adore quand le film prend forme, quand le rythme est là, le bon plan, la bonne “chorégraphie” des protagonistes, la bonne musique. Et en même temps il y a tout ce qu’il y a avant: un temps fou de rushes à regarder, à scruter, à compiler en ne sachant pas tout à fait encore vers où on veut/peut aller.
Après je ne me plains pas, attention, mais c’est un nouveau métier pour moi, pour ma 4e vie et je dois accepter de repartir à zéro, de ne pas tout savoir, de faire des erreurs et j'ai envie de l'aborder avec la même honnêteté que je mets dans tout le reste
La tension du tournage et le deuil de tout avoir
Être prestataire sur un mariage, c'est vouloir ne rien rater. Chaque regard, chaque larme, chaque éclat de rire. On est là pour ça. Et pourtant, il faut choisir. Tout le temps.
Lors d'un mariage, le marié m'a demandé après coup si j'avais filmé son entrée dans l'église avec sa maman. Je n'avais pas. J'avais leur arrivée à l'autel, mais à ce moment-là je me préparais déjà pour l'entrée de la mariée. Un seul corps, deux endroits en même temps: c'est impossible. Ce moment-là lui appartenait, et il n'existera plus jamais que dans sa mémoire.
Les contraintes de temps ajoutent une autre couche. Les mariés se préparent rarement au même endroit. Je veux des images des deux, alors je dois choisir lequel je quitte et lequel j'arrive à temps pour filmer. Sur un mariage récent, j'ai manqué l'habillage de la mariée pour cette raison. Sur un autre, j'ai loupé un discours pour une raison que je ne m'explique toujours pas vraiment. Je me suis rassurée en me disant que quelqu'un dans la salle avait probablement sorti son téléphone à ce moment-là.
Il y a un deuil à faire dans ce métier. Accepter qu'on ne peut pas tout capturer. Que certaines choses appartiennent uniquement à ceux qui les vivent. Notre rôle n'est pas d'être partout, c'est d'être au bon endroit au bon moment, avec suffisamment de recul pour ne jamais s'imposer là où on n'a pas sa place.
Une responsabilité que je porte consciemment
C'est pour ça que je fais ce métier.
Pas pour les likes. Pas pour le portfolio, mais pour ces images qui finissent dans des albums transmis de génération en génération, sur des clefs USB ou des disques durs, comme des pages dans un livre d'histoire familiale. Des preuves de comment on vivait, comment on s'aimait, comment on faisait la fête en 2026.
Quand je filme, quand je monte, j'y pense. À ces images qui vont voyager dans le temps. À ce couple qui un soir, des années plus tard, va sortir ce film pour le montrer à ses enfants, à ses neveux et nièces. Qui va leur montrer, sans même le formuler comme ça, qui ils étaient vraiment. Pas les versions policées qu'on donne à voir au quotidien, mais les versions émues, joyeuses, un peu folles d'eux-mêmes ce jour-là.
Un arbre généalogique c'est une liste de noms, un arbre sans visages, sans émotions, sans contexte. Avec ces images, c'est une histoire vivante. Ce n'est pas un contrat qu'on signe. C'est une promesse que je fais à vous, et à ceux qui ne sont pas encore là de faire de mon mieux.
Ces images vous appartiennent aujourd'hui. Elles appartiennent déjà aussi à demain, à votre histoire de couple, mais aussi à l'Histoire avec un grand H.
Nourrir notre nostalgie, se souvenir de nos vies passées. Pour finir, on sait très bien que les photos et les vidéos sont d'abord pour nous-mêmes. Ça fait peur de se voir vieillir, et en même temps c'est cathartique. Tous ces moments importants nous ramènent au concept de Memento mori: profite, vis, aime, parce que le temps passe et qu'il ne repassera pas.
Si vous sentez qu'on partage les mêmes idées de ce que doit être un reportage de mariage authentique, parlons-en!
